Rencontre avec Roger-Pol Droit : " L'essentiel reste à imaginer "

Portrait Roger-Pol Droit - crédits Bruno Levy

Philosophe, chercheur, écrivain, journaliste, Roger-Pol Droit est intervenu au cours du dernier Congrès des Parcs dans le Pilat sur les transitions qui caractérisent notre époque. Nous avons repris avec lui les points de son intervention qui nous semblaient les plus féconds pour les expliciter.

Vous dites que nous vivons une époque de transition « tous azimuts ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Roger-Pol Droit : C’est une transition multiforme, en effet. C’est une transition énergétique, tout le monde sait que nous devons abandonner les énergies fossiles parce qu’elles sont en quantités limitées. C’est une transition biologique, car nous devons être attentifs aux équilibres des écosystèmes sans nous imaginer que toutes les espèces vivantes sont à notre service. Je crois enfin qu’il nous faut sortir du consumérisme à tout prix. On a cru, à partir du milieu du XXe siècle qu’on allait être plus heureux en consommant toujours davantage, que cette augmentation serait sans fin ; c’est faux. Cette transition tous azimuts concerne donc à la fois l’économie, la société, et même notre vision du bonheur.

Beaucoup ont intérêt à ce que cette transition ne se fasse pas et la biodiversité continue de s’effondrer. Comment faire ?

R.-P. D. : On fait comme on peut ! Nous n’avons pas de planète de rechange, tout le monde le sait : nous ne pouvons pas vivre durablement sur cette terre de la même façon qu’aujourd’hui. C’est un problème mondial et il n’y a pas de gouvernement mondial. C’est donc à chacun, individu, maire d’une commune, responsable d’association ou de Parc d’inventer des solutions, même si elles paraissent dérisoires, elles ne le sont pas. Parce que les solutions inven- tées, par exemple, dans un Parc naturel régional peuvent féconder d’autres ter- rains dont le contexte, pourtant, est très différent.

Vous dites aussi qu’ « on voit de quoi le monde d’avant était fait, mais que celui que l’on veut n’existe pas. Il faut le construire ». Est-ce que cela veut dire qu’on ne peut pas avoir de projets ?

R.-P. D. : Si, on peut avoir des projets, mais nous n’avons pas de modèle pré- existant. Nous savons ce que nous ne pourrons plus faire, nous avons des perspectives, mais l’essentiel reste à imaginer.

C’est la première fois dans l’histoire que cela se passe ainsi?

R.-P. D. : À cette ampleur et à cette vi- tesse, oui. Nous sommes incapables de savoir comment sera le monde dans 50 ans. Nous devons donc fabriquer, inven- ter, tâtonner, bricoler, essayer. Cela peut être inquiétant ou enthousiasmant, mais nous n’avons pas les plans du monde d’après. Il s’agit de le construire pas à pas.

Vous dites aussi que « la démarche de transition est une démarche de coopération et non de collaboration ». Cela demande aussi une explication.

R.-P. D. : C’est ce que je disais il y  a  un instant. Quand on collabore, si on construit une maison par exemple, vous êtes maçon, je suis peintre, nous avons un plan de la maison, nous allons chacun faire notre travail pour la construire. Co- opérer est une démarche très différente. C’est élaborer ensemble le plan de la maison. C’est coconcevoir, c’est faire la route en même temps qu’on avance. Il me semble que nous sommes dans cette situation, d’une sorte de coopération où nous devons inventer collectivement des solutions nouvelles et non pas faire chacun notre travail dans un plan qui existerait déjà.

Dernière explication de texte, vous dites : « les certitudes sont des idées fixes, les expériences sont des vécus qui évoluent et qui font évo- luer ». Est-ce si important de bannir les certitudes ?

R.-P. D. : Les certitudes sont des so- lutions qu’on croit avoir. L’expérience est un vécu que je peux vous inviter à éprouver, mais que je ne peux pas vivre à votre place. Les expériences sont des essais, des tâtonnements dont on tire les leçons pour construire quelque chose de nouveau. Je pense à cette phrase de Nietzsche que j’aime beaucoup : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude ». Personne n’a jamais tué quelqu’un au nom de son doute. On tue au nom des certitudes, pas au nom des doutes.

Reste à préciser pourquoi vous dites tout cela aux Parcs naturels régio- naux plus qu’à d’autres. Pourquoi considérer qu’ils sont les lieux où tout cela peut se réfléchir mieux qu’ailleurs ?

R.-P. D. : Les Parcs ne sont pas une structure étatique. Ils ont une marge de manœuvre et d’expérimentation qui leur permet d’agir, d’avoir une vie de terrain, une capacité d’invention et une forme de liberté que les autres institutions n’ont pas, me semble-t-il. J’ai aussi découvert leur richesse, leur inventivité, leurs sin- gularités. C’est ce qui m’a particulière- ment intéressé.

Interview extrait de Parcs n°83, mars 2019, page 14-15.

 

 

 

Repères : 

BIO EXPRESS

1949 : Naît à Paris

1972 : Est agrégé de philosophie

1991 : Entre au CNRS. Il y travaillera sur les représentations des autres chez les philosophes occidentaux

1993 : Devient conseiller du directeur général de l’UNESCO

2001 : Publie 101 expériences de philosophie quotidienne, mais aussi, tout au long de sa carrière, des romans et textes de fiction et de nombreux livres d’initiation

2003 : Devient directeur de séminaire à Sciences Po

2007 : Devient membre du Comité d’Éthique. Roger-Pol Droit est chroniqueur au journal Le Monde, au magazine Le Point et au quotidien Les Échos.

Dernier ouvrage paru aux éditions Albin Michel : Et si Platon revenait ?

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